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Machines

Publié le

Voici une courte nouvelle écrite de bon matin, après un cauchemar particulièrement prenant…

Le ciel que j’apercevais à travers la fenêtre était rouge. Rouge sang, comme celui qui coulait du nez de mon frère. Il avait peur, je voyais ses yeux terrorisés fixer l’extérieur, blotti dans les bras de ma mère. Elle tremblait.
Le ciel était parcouru de cratères, comme la face fumante d’une planète vue en gros plan. Peut-être était-ce une planète ? Nous n’en savions rien, personne ne savait. Un pauvre fou avait prédit la fin du monde pour aujourd’hui. Et nous nous apercevions qu’il avait raison. Trop tard.

La télé crache des bribes d’informations en même temps que le ciel avance et tourne. J’entends le président nous adjurer de rester chez-nous. Ont-ils l’air fin, maintenant! à donner des instructions alors que dix minutes plus tôt, ils ne croyaient aucunement à cet enfer. Ils prétextaient encore une éclipse d’un genre nouveau, mais cette excuse est révolue désormais: une éclipse ne dégage pas cette odeur de peur.
L’air est saturé de bruits. Les sanglots de mon frère se mêlent au grondement qui émane du ciel, rappelant celui d’un paquebot échouant contre un glacier. Sachant que nous sommes le glacier, j’essaie de me remémorer comment celui-ci finit dans Titanic. Mais je n’y parviens pas. J’ai trop peur.
Brusquement, mon père se lève, et tire les rideaux. La pièce retombe dans la pénombre, mais je vois que son front est couvert de sueur. Pendant quelques secondes, nous n’entendons plus que le grondement, comme amoindri, et nos halètements. Je regarde mon père, et lui me rend son regard. Je lis dans ses yeux toute la panique du monde. Il ouvre la bouche pour parler, mais un éclat jaune aveuglant illumine subitement la pièce en même temps que mon frère hurle. Me couvrant les yeux d’une main, je titube jusqu’à la fenêtre, repousse les rideaux, et contemple entre mes doigts le tableau de mort qui s’offre à moi.
Pourpre, le ciel est si proche que je pourrais le toucher, et une masse de fumée aux reflets métalliques tournoie à son extrémité. J’ai déjà vu ça…
Ma poitrine est serrée par l’angoisse, et j’ai du mal à murmurer.

«  Il faut partir.

Seuls les sanglots de Jules meublent le silence pesant qui s’installe. Mes parents me fixent sans répondre.

– Il faut sortir! Vite!
Mes cris paniqués semblent à peine les atteindre. Alors que je m’approche de ma mère, un flash m’aveugle:

Les Machines tombent. Les immeubles s’arrachent de terre, le béton se fend, tout s’effondre. La décadence d’un peuple. Extermination. Mort.

– Elles vont venir! »
A ce moment, la télévision crache quelques derniers mots, puis l’écran devient neige. Un grésillement désagréable s’en échappe. Le lustre tangue au plafond.
Comme hébétés, mes parents ne répondent plus, se contentent de fixer un point devant eux sans réagir. Leurs poitrines se soulèvent avec régularité mais plus aucune lueur n’habite leurs yeux devenus vitreux.

Les Machines viennent. Les indignes s’endorment et périssent étouffés. Les Machines viennent.
Cette lumière vive me fait reculer, et une douleur fuse dans mon tibia quand je percute le fauteuil. Je bondis à la fenêtre une énième fois, arrachant les rideaux si fort que la tringle en fer tombe sur le carrelage. Le son semble résonner. Tching. Tching. Tching.
Je vois en contrebas une dizaine de personnes, puis vingt, puis cinquante, puis cent, sortir des immeubles pour se précipiter vers les voitures garées au bord du trottoir. Le ciel semble se percer, et soudain c’est un cri aigu et inhumain qui se mêle au grondement.
La première machine s’échoue sur le HLM d’en face. Elle ne ressemble à rien de connu. Un gigantesque tuyau noir troué de bras métalliques disposés sans logique, et habillé de boîtiers sombres à bordures rouges.
J’entends mon frère tenter de réveiller maman. Je vais à lui, l’attrape par la main et l’entraîne dans le couloir.
Si je regarde en arrière, c’en est fini de moi.

« Maman! Maman! »
Je n’écoute pas ses hurlements, et me dirige vers l’ascenseur en le traînant derrière moi. Les portes sont ouvertes, mais le tableau est parcouru d’étincelles. Le sol tangue sous nos pieds.

«  Maman! »
J’ai envie d’appeler maman, moi aussi. Ravalant mes larmes, j’entraîne Jules vers les escaliers, mais il a du mal à suivre sur ses petites jambes. Paniquée à l’idée de ne pas quitter l’immeuble assez tôt, je le prends dans mes bras et dévale les marches. A nombreuses reprises, je risque de perdre l’équilibre mais ne ralentis pas pour autant.
Si je regarde en arrière, c’en est fini de moi.

Dehors, une odeur de souffre me saisit à la gorge. Des gens se précipitent dans la rue, tandis qu’autour de nous l’apocalypse reprend ses droits. Ils hurlent, appellent des membres de leur famille, certains les abandonnent. Comme moi. Une Machine tombant du ciel percute l’immeuble duquel je viens de sortir, et j’entends dans mon dos un fracas épouvantable, qui couvre les pleurs de mon frère. L’air est saturé de poussière et de ciment, j’ai du mal à respirer. Mes jambes me portent le plus loin possible des bâtiments; mais au fur et à mesure que je fuis, je me rends compte que partout les Machines ont pris d’assaut l’entièreté de la ville. De toute part, les maisons s’embrasent, la route se fend sous le poids des métaux qui les percutent. Je n’entends plus rien, je me contente de fuir. De survivre.
Je vois enfants pleurer, des femmes périr écrasées sous des pans de murs qui s’effondrent, des hommes à qui il manque une jambe, une main. Ne pas penser à mes parents. Ne pas me souvenir de ma maison, qui explose au contact de la Machine, en même temps que tous les autres appartements. De mes parents restés à l’intérieur. Ne pas me rappeler.
Si je regarde en arrière, c’en est fini de moi.

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