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Des écrits

Chapitre un: Le saut dans la rivière

Publié le

C’est un roman en cinq chapitres qui me tient à coeur. L’inspiration m’est venue après un rêve particulièrement réel et frappant (oui, j’écris beaucoup à partir de rêves, vous commencez à vous en douter un peu!). Comme l’histoire était jolie, je me suis dit que ce ne serait pas une mauvaise idée d’immortaliser ça. Donc voilà.

I. Le saut dans la rivière

Dans un monde bien huilé il arrive parfois qu’une chose se produise. Un évènement imprévu qui change le cours d’une vie, ou de plusieurs. Un grain de sable. Parce qu’il reste toujours une part d’incohérences, les gens ne tentent pas de comprendre. Ils poursuivent leur vie comme si rien ne s’était passé, continuent leur lente avancée.
Je n’eus pas cette chance.
Alors que la voiture familiale roulait sur le trajet des vacances, un imprévu nous mit bientôt à l’écart. Une fille. Un grain de sable.
Le ronronnement du moteur m’avait plongé depuis longtemps déjà dans un état somnolent, si bien que les voix de mes parents me parvenaient comme éloignées. Affalé sur la banquète arrière, je me laissais bercer au rythme des virages, des courbes et des bosses. Puis, la voiture pila, me réveillant brusquement. Ma mère poussa un cri d’effroi, mon père un juron, et tous deux descendirent du véhicule. Je fis de même.
Il y avait un corps devant le pare-choc, prostré. Je crus un instant que la personne était morte, mais elle se redressa lentement, avec l’aide de mon père. Il s’agissait d’une fille, d’à peu près mon âge, à la peau blanche et aux longs cheveux noirs. Mes parents s’excusèrent, l’enjoignirent de leur dire si elle était blessée, mais elle se contenta de secouer la tête en me regardant fixement. Ma mère lui proposa de monter à l’arrière, pour que nous l’emmenions où elle se rendait. Elle accepta.
Je poussai un profond soupir, et remontai dans mon antre -soudainement rétrécie- tandis que mon père grommelait que c’était elle qui s’était jetée sous les roues. Je voulais bien le croire.

Le reste du trajet paru me durer des heures: la fille et ma mère ne cessèrent de parler, car il se trouva que la première ignorait d’où elle venait. Cette étrangeté ne me dérangeait guère: il y avait dans ma ville des personnes bien plus suspectes. Toutefois, l’attitude entière de cette fille était suffisante pour m’intriguer: à commencer par sa robe. Mi- courte, le tissu recouvert d’un à imprimé fleurs, le col montait jusqu’à la base de son cou comme celui d’une chemise, et se terminait en un W arrondi et blanc. On l’aurait dit sortie d’un autre temps. Elle refusait de nous dire son nom. Elle parlait avec lenteur, et s’interrompait parfois au beau milieu de ses phrases, avait l’air pensive. Non, pas pensive: chassée. Elle jetait souvent des regards terrorisés par les vitres, et lorsqu’elle croisait le mien, elle semblait vouloir me dire quelque-chose avec ses yeux. Message que j’ignorai délibérément, l’ayant décidée depuis longtemps folle à lier.

Pourtant, je dus raviser mon jugement lorsque la voiture pila une seconde fois, non pas parce-qu’un animal fou s’était jeté sous les roues, mais parce-que l’animal fou précédent venait de hurler. Mon père enfonça la pédale de frein si fort que je crus que son pied allait traverser le plancher, et il se tourna vers elle, l’air tout bonnement furieux. Je vis ma mère poser une main apaisante sur son bras. La fille reçut l’ordre de descendre, ce qu’elle fit avec précipitation, visiblement morte de peur et sur le point de défaillir. Je l’observai rétrécir au loin, mais étendis mes jambes sur la banquète avec délice.

Au bout d’un ou deux kilomètres seulement, nous ralentîmes à nouveau, ma mère ayant désigné du doigt une auto-stoppeuse sur le bord de la route. Elle baissa sa vitre, et des voix me parvinrent. Après trois secondes de brève conversation, l’inconnue grimpa à mes côtés. Avec stupeur, je reconnus la fille que nous venions de laisser derrière nous. Cette fois ci, elle paraissait beaucoup plus normale, même s’il n’était pas difficile de deviner son anxiété. Elle fit un effort pour converser avec ma mère, lui dit même son nom (bien que je ne doutai pas un instant qu’il fut un faux), inventa une histoire cohérente sur son passé, sur ce qu’elle allait faire en ville. Elle mentit avec brio, mais de la sueur coulait le long de son front, et ses bras se couvraient de chair de poule. Je ne parvenais pas à comprendre comment mes parents pouvaient faire pour se montrer si aimables avec elle, alors qu’ils l’avaient jetée dehors une minute plus tôt. C’était comme s’ils la voyaient pour la première fois. Je me tassai dans mon coin, évitant de frôler l’inconnue, chose compliquée dans un espace aussi réduit. Le paysage lui-même avait changé: nous roulions exactement là où nous étions passés tout à l’heure. C’était comme si nous avions fait un bond dans le temps. L’endroit où la fille avait hurlé approchait, et je ne pus m’empêcher de lui jeter un regard en coin, attendant de voir comment elle réagirait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu’elle prétexta une envie pressante! Mon père gara la voiture sur le bas-côté, et il fut bientôt décidé que nous descendrions tous en profiter pour nous dégourdir les jambes. La fille s’éclipsa dans le bosquet, tandis que mes parents s’étiraient. Je décidai de la suivre. Je n’avais pas fait trois pas qu’une poigne m’attrapa le bras et me tira derrière un buisson. Les yeux verts de la fille me fixaient, terrorisés. Elle murmura quelque-chose en bégayant et sanglotant, si bien que je ne compris rien, et la repoussai brutalement. Je m’apprêtais à m’en aller, lorsqu’une explosion me propulsa au sol.
L’air était devenu brûlant, chargé de flammèches et de fumée âcre. Incapable de voir quoique ce soit, je courrais au hasard, hurlant le nom de mes parents, lorsqu’une silhouette noire m’apparut à travers le rideau de fumée. Les ombres furent bientôt deux, puis quatre, puis dix. Une main se glissa dans la mienne, et la fille me fit reculer. Tétanisé, je ne pouvais plus réfléchir, me contentant de courir derrière elle, me raccrochant à la vue de ses cheveux d’ébène, qui flottaient dans son dos comme une bannière flamboyante.
Peu à peu, la fumée se fit moins épaisse, mais les pas de nos poursuivants m’étaient toujours audibles. Je rattrapai la fille, et découvrit qu’elle tenait une pierre dans ses mains et psalmodiait des choses en fermant les yeux. Ce fut comme si le monde tournoyait autour de nous, les couleurs, les reflets se mélangeaient. Pourtant nous ne cessions pas de courir, ignorant où nous allions. Les bruits de nos agresseurs cessèrent tout à fait. Lorsque le monde cessa de tourner, mon pied gauche frappa le sol, puis plus rien. Mon corps creva la surface de l’eau. Celle-ci s’engouffra sous mes vêtements, gela ma peau. Je remontai à la surface avec précipitation, en état de choc. La fille m’aida à gravir la berge, trempée elle aussi. Sa vieille robe collait son corps comme une seconde peau, et je détournai les yeux, gêné malgré moi. Elle saisit à nouveau ma main. Nos pas nous menèrent à un petit village endormi, derrière une colline douce. J’étais trop terrorisé et choqué pour réfléchir, me contentant de suivre cette inconnue. Nous n’échangeâmes pas un mot en gravissant les marches d’une vieille bâtisse qui, de toute apparence, était abandonnée depuis longtemps.
Frigorifié, je me laissai tomber sur un canapé poussiéreux, tandis qu’elle refermait la porte derrière nous. Elle posa son front contre le battant, et se mit à pleurer. Ses sanglots n’empêchaient pas le silence de s’étendre.

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